Les 10 raisons pour lesquelles les entreprises continuent d’avoir des accidents du travail

Pourquoi les entreprises qui font “ce qu’il faut” continuent-elles d’en avoir ?

Chaque année, des entreprises investissent dans des formations sécurité, des procédures, des audits et des équipements.
Et pourtant, les accidents du travail persistent.

Pas forcément plus nombreux.
Mais souvent plus graves.
Et surtout, récurrents.

Ce paradoxe n’est pas nouveau. Il est documenté depuis plusieurs décennies en prévention des risques professionnels, notamment par les travaux fondateurs de INRS, de la CNAM, et par la recherche internationale en ergonomie et facteurs humains.

Un chiffre clé sur les accidents du travail

Selon les données consolidées de la CNAM et de l’INRS, plus de 70 % des accidents graves ou mortels surviennent lors de tâches connues, répétées et déjà maîtrisées par les salariés.

Autrement dit
ce ne sont pas les situations exceptionnelles qui posent le plus de problèmes
mais le travail ordinaire.

Ce constat est cohérent avec les modèles d’analyse des accidents développés depuis les travaux de James Reason et confirmés par la littérature en sécurité industrielle et organisationnelle.

Le problème n’est pas l’absence de règles

Dans la majorité des organisations, les règles existent déjà.
Les consignes sont formalisées.
Les EPI sont disponibles.
Les formations réglementaires ont été suivies.

La recherche en prévention montre toutefois qu’au-delà d’un certain seuil, l’accumulation de règles et de procédures n’améliore plus la sécurité réelle.

Les accidents ne surviennent donc pas parce que les salariés ignorent le risque, mais parce que, dans la situation concrète de travail, d’autres contraintes prennent temporairement le dessus.

Les 10 raisons documentées de la persistance des accidents du travail

Managers analysant des indicateurs de sécurité dans un entrepôt industriel.

1. La pression opérationnelle quotidienne dans le travail réel

Les travaux de l’INRS et de la recherche européenne montrent que la pression temporelle, les objectifs de production et les contraintes d’organisation modifient les arbitrages, même lorsque la sécurité est connue et comprise.

Le salarié ne choisit pas entre sécurité et danger.
Il choisit entre plusieurs contraintes simultanées.

2. La banalisation progressive du risque au travail

Le phénomène de normalisation de la déviance, largement décrit dans la littérature internationale, explique pourquoi des pratiques non conformes deviennent acceptables lorsqu’elles ne génèrent pas immédiatement d’accident.

C’est un mécanisme fréquemment retrouvé dans l’analyse des accidents graves.

3. Les signaux faibles et les presqu-accidents non traités

Presqu’accidents, bricolages, écarts discrets.
La recherche montre qu’ils sont rarement absents, mais souvent non discutés collectivement.

Or, un accident grave est presque toujours précédé d’une série de signaux faibles ignorés ou minimisés.

4. L’écart entre travail prescrit et travail réel

Les procédures décrivent un travail idéal.
Le terrain impose un travail ajusté, parfois improvisé.

Plus l’écart entre ce qui est prescrit et ce qui est réellement fait est important, plus le risque augmente, comme le montrent les analyses ergonomiques de référence.

5. La fatigue, le stress et la charge mentale au travail

Fatigue, stress, surcharge cognitive réduisent la vigilance sans apparaître directement dans les statistiques d’accidents.

Ces facteurs humains, bien documentés par la recherche en psychologie du travail, pèsent fortement sur la probabilité d’erreur et d’accident.

6.La routine et l’excès de confiance

De nombreux accidents graves surviennent chez des salariés expérimentés, précisément parce que la tâche est perçue comme maîtrisée.

La répétition crée un sentiment de contrôle qui masque les variations de contexte et les dérives progressives.

7. Les arbitrages implicites du management

Ce que le management valorise réellement, à travers ses décisions et ses priorités, a plus d’impact que les messages institutionnels.

Lorsque la production prime implicitement sur la sécurité, les comportements s’ajustent en conséquence.

8. Une prévention perçue comme externe au travail

Lorsque la prévention est vécue comme un dispositif administratif ou réglementaire, déconnecté de l’activité réelle, son efficacité diminue fortement.

La recherche montre que la prévention agit davantage lorsqu’elle est intégrée au travail lui même.

9. La fragmentation des responsabilités

Les entreprises performantes complètent ces indicateurs par des mesures « leading » ou prospectives : observations terrain, questionnaires anonymes sur la culture de sécurité, discussions ouvertes et analyses des écarts humains. Les analyses comportementales montrent que la grande majorité des accidents (souvent plus de 80%) pourraient être évités par de meilleurs comportements. Lorsque l’encadrement donne du sens, montre l’exemple et crée un climat de confiance, les salariés signalent davantage les situations à risque, car ils se sentent autorisés à parler sans crainte de sanction.

10. La confusion entre indicateurs sécurité et sécurité réelle

Des indicateurs stables ou en amélioration peuvent masquer une dégradation lente de la vigilance, des pratiques et des arbitrages.

Les chiffres rassurent, mais ils ne disent pas tout de la sécurité réelle.

Conclusion

Les accidents du travail ne relèvent pas d’abord d’erreurs individuelles ou d’un manque de règles.
Ils reflètent un système de travail et les arbitrages qui s’y opèrent au quotidien.
La prévention efficace repose moins sur l’ajout de dispositifs que sur la compréhension du travail réel.

Pour aller plus loin

Comprendre pourquoi les accidents du travail persistent est une étape indispensable.
Encore faut il savoir où agir concrètement pour les réduire de manière durable.

Nous détaillons dans un second article les leviers réellement efficaces, validés par la recherche et par l’expérience terrain, pour passer d’une prévention formelle à une sécurité réellement vécue dans le travail quotidien.

  • Lire l’article suivant :
    Ce qui réduit réellement les accidents du travail aujourd’hui

À retenir

  • Les accidents du travail persistent rarement par manque de règles ou d’équipements.
  • Plus de 70 % des accidents graves surviennent lors de tâches ordinaires, connues et répétées.
  • Les indicateurs sécurité peuvent masquer des dérives lentes mais réelles du travail quotidien.
  • La pression opérationnelle, les routines et les arbitrages implicites jouent un rôle central.
  • Comprendre le travail réel est un préalable à toute prévention efficace.
  • La réduction durable des accidents repose sur des leviers systémiques, pas sur l’empilement de procédures.

FAQ

Pourquoi les accidents du travail continuent-ils malgré la prévention existante ?

Parce que la prévention formelle ne couvre pas toujours les situations réelles de travail. Les salariés connaissent souvent les règles, mais doivent composer avec des contraintes de temps, de production ou d’organisation qui modifient leurs décisions sur le terrain.

Les règles de sécurité sont-elles inefficaces ?

Non. Les règles sont nécessaires et indispensables. En revanche, la recherche montre qu’au-delà d’un certain seuil, leur accumulation ne suffit plus à améliorer la sécurité réelle si elles ne sont pas articulées au travail effectif.

Pourquoi les accidents surviennent-ils souvent lors de tâches banales ?

Parce que la répétition crée de la routine et de l’excès de confiance. Les variations de contexte, la fatigue ou les imprévus passent alors inaperçus, ce qui augmente le risque lors d’activités pourtant maîtrisées.

Que sont les signaux faibles en sécurité au travail ?

Il s’agit des presqu’accidents, des écarts discrets, des bricolages ou des situations inhabituelles qui ne provoquent pas d’accident immédiat mais révèlent une fragilité du système de travail.

Les indicateurs sécurité sont-ils trompeurs ?

Ils ne sont pas faux, mais incomplets. Des indicateurs stables ou en amélioration peuvent coexister avec une dégradation progressive des pratiques réelles, comme le soulignent les analyses de l’INRS et de la CNAM.

Sur quoi agir pour réduire durablement les accidents  ?

Les recherches récentes montrent l’importance de partir du travail réel, de traiter les presqu’accidents comme des ressources, de clarifier les arbitrages managériaux et de travailler la culture de sécurité plutôt que la seule conformité réglementaire.

Sources

INRS. (2023). Comprendre les accidents du travail et agir en prévention. Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles.

INRS. (2022). Facteurs humains, organisationnels et culture de sécurité. Institut national de recherche et de sécurité.

CNAM. (2023). Statistiques des accidents du travail et maladies professionnelles. Assurance Maladie, Risques professionnels.

Reason, J. (1997). Managing the risks of organizational accidents. Aldershot, UK: Ashgate.

Reason, J. (2008). The human contribution: Unsafe acts, accidents and heroic recoveries. Farnham, UK: Ashgate.

Dejours, C. (2015). Le facteur humain. Paris, France: Presses Universitaires de France.

Hollnagel, E., Woods, D. D., & Leveson, N. (2006). Resilience engineering: Concepts and precepts. Aldershot, UK: Ashgate.

Eurogip. (2021). La prévention des accidents du travail graves et mortels. Eurogip.