Biais cognitifs et sécurité au travail : comprendre les erreurs humaines

Saviez vous que votre cerveau, conçu pour décider en quelques millisecondes, peut vous amener à sous estimer un risque grave sur un chantier ou une chaîne de production ?

Un collègue traverse une zone dangereuse sans se protéger, parce que « ça a toujours tenu ».
Un opérateur contourne une procédure, convaincu qu’il maîtrise la situation.
Un manager minimise un signal faible parce qu’aucun accident n’est survenu récemment.

Derrière ces décisions apparemment rationnelles se cachent des biais cognitifs, ces raccourcis mentaux qui influencent nos comportements face au risque. Invisibles, universels et puissants, ils jouent un rôle central dans les erreurs humaines à l’origine des accidents du travail.

Comprendre ces mécanismes est aujourd’hui un levier clé pour renforcer durablement la culture sécurité en entreprise et prévenir les accidents en changeant les comportements.

Pourquoi les biais cognitifs influencent- ils la sécurité au travail ?

Deux modes de décision face au risque

Notre cerveau fonctionne selon deux modes complémentaires.

Un mode rapide, automatique, émotionnel, souvent appelé système 1.
Un mode plus lent, analytique, volontaire, le système 2.

Quand le fonctionnement normal du cerveau devient un facteur de risque

Dans les environnements de travail réels, marqués par la pression du temps, la répétition des tâches, le bruit ou la fatigue, le système rapide prend très souvent le dessus. Il s’appuie sur des habitudes, des raccourcis et des expériences passées pour décider vite.

C’est efficace pour produire.
C’est beaucoup plus risqué pour la sécurité.

Cette rationalité limitée explique pourquoi des situations objectivement dangereuses sont perçues comme normales, acceptables ou maîtrisées. Ce n’est pas un manque de compétence. C’est le fonctionnement normal du cerveau humain dans un système complexe.

Les principaux biais cognitifs à l’origine des erreurs humaines en sécurité

Dans la prévention des accidents du travail, certains biais reviennent de manière récurrente.

La surconfiance et la banalisation du risque

La surconfiance pousse à croire que l’on maîtrise mieux le risque que les autres, surtout sur des tâches familières.

Le biais de confirmation et l’aveuglement aux signaux faibles

Le biais de confirmation conduit à ne retenir que les informations qui confirment ce que l’on pense déjà, en ignorant les signaux d’alerte.

Le biais de normalité et la répétition des situations dangereuses

Le biais de normalité amène à considérer comme acceptables des situations dégradées parce qu’elles n’ont pas encore provoqué d’accident.

Le biais rétrospectif et l’illusion de l’accident évident

Le biais rétrospectif, après un événement, donne l’illusion que l’accident était évident, ce qui empêche d’analyser réellement les causes systémiques.

Ces biais expliquent pourquoi la majorité des accidents graves surviennent lors de tâches connues, répétitives et déjà maîtrisées, et non dans des situations exceptionnelles.

Ils sont au cœur des facteurs humains en sécurité, bien plus que l’inattention ou le non respect volontaire des règles.

Quand les biais cognitifs fragilisent la culture sécurité de l’entreprise

D’une prévention réactive à une culture de sécurité fragile

Lorsqu’ils ne sont pas identifiés, les biais cognitifs installent une culture sécurité fragile.

Les accidents sont analysés a posteriori en cherchant un responsable plutôt qu’un fonctionnement défaillant.
Les comportements dangereux deviennent invisibles parce qu’ils sont normalisés.
Les mêmes scénarios se répètent, malgré les procédures et les rappels.

La sécurité devient alors réactive. On agit après l’accident.
Pourquoi analyser les comportements plutôt que désigner des responsables ?

À l’inverse, une culture sécurité mature s’intéresse en amont aux décisions, aux arbitrages et aux mécanismes cognitifs qui conduisent aux écarts.

Ce changement de regard est déterminant pour prévenir durablement les accidents du travail.

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Prévenir les accidents par les comportements, sans culpabiliser

Bonne nouvelle. Les biais cognitifs ne sont ni une fatalité ni une faiblesse individuelle. Ils peuvent être identifiés, discutés et régulés collectivement.

Voici 4 pratiques simples, directement actionnables sur le terrain, pour renforcer la vigilance face aux facteurs humains.

1. Créer des temps de pause et de réflexion face au risque

Prendre un temps de pause cognitive avant une action critique. Dix secondes pour se demander ce qui pourrait être négligé suffit souvent à réactiver une analyse plus fine du risque.

2. Anticiper les défaillances avant l’accident

Utiliser le pré mortem avant une opération. Imaginer collectivement ce qui pourrait mal se passer permet de contourner le biais de normalité et la surconfiance.

3. Observer le travail réel pour comprendre les écarts

Mettre en discussion les situations de travail réelles. Observer et analyser ce qui est effectivement fait, plutôt que ce qui est prescrit, révèle les écarts invisibles.

4. Partager les signaux faibles pour renforcer la vigilance collective

Partager les signaux faibles et presqu’accidents. Leur augmentation est souvent un signe positif de vigilance accrue et de maturité de la culture sécurité.

Ces pratiques agissent directement sur les comportements, sans jugement, et renforcent l’intelligence collective face au risque.

Conclusion

Les biais cognitifs sont des ennemis invisibles de la sécurité au travail.
Les rendre visibles permet de transformer la prévention des accidents, non pas en empilement de règles, mais en compréhension fine des comportements humains.

En travaillant sur les facteurs humains et la culture sécurité, les entreprises renforcent leur capacité à anticiper, apprendre et progresser durablement.

La sécurité commence dans le cerveau, et se construit collectivement sur le terrain.

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À retenir

  • Les erreurs humaines à l’origine des accidents sont souvent liées à des biais cognitifs, pas à un manque de compétence.
  • Les facteurs humains jouent un rôle central dans la prévention des accidents du travail.
  • La répétition et la familiarité sont des contextes à haut risque pour la sécurité.
  • Une culture sécurité efficace s’intéresse aux décisions réelles, pas seulement aux règles.
  • Agir sur les comportements permet de prévenir les accidents de manière durable.

FAQ

Les biais cognitifs concernent-ils aussi les professionnels expérimentés ?
Oui. Plus l’expérience est grande, plus certains biais comme la surconfiance ou la normalisation peuvent s’installer.

Peut-on vraiment agir sur ces biais ?
Oui. Les recherches sur les facteurs humains montrent que des pratiques simples et répétées améliorent la vigilance et la qualité des décisions.

Pourquoi en parle-t-on encore si peu en entreprise ?
Parce que la sécurité a longtemps été abordée sous l’angle des règles et des procédures, et moins sous celui du fonctionnement humain réel.

Comment savoir si notre culture sécurité est concernée ?
Lorsque les accidents se répètent malgré les actions correctives, ou que les signaux faibles sont peu remontés, les biais sont souvent à l’œuvre.

Sources